Le commerce de l’art, pratique millénaire ou hérésie ?

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Le commerce de l’art, pratique millénaire ou hérésie ?

Les marchands d’art sont les intermédiaires privilégiés entre les artistes et les acheteurs et jouent un rôle central dans l’estimation des prix des œuvres. C’est pourtant un métier relativement nouveau, lorsqu’on le compare aux millénaires de production artistique. Depuis deux siècles notamment, la manière dont les marchands opèrent exerce une influence déterminante sur la réputation des artistes et leur côte et sur les tendances artistiques. 

Le commerce de l’art dans l’Antiquité : 

Lorsqu’au IIe siècle après Jésus-Christ l’empereur romain Hadrien, grand collectionneur philhellène, rassemblait sa collection d’œuvres d’art, les marchands d’art tenaient déjà un commerce international. Le goût des amateurs romains pour les œuvres d’art grec nécessitaient des intermédiaires spécialisés qui au delà de rechercher et vendre les antiques, fournissaient également du travail aux artistes en leur commandant, pour leurs riches patrons, des copies en marbre des plus belles œuvres grecques en bronze. C’est aujourd’hui ces copies que nous admirons au Louvre ou dans les musées du Vatican et bien souvent les seules traces de chefs-d’œuvre antiques disparus. 

Émergence et diffusion des marchands d’art en Europe

Antoine Watteau, L’enseigne de Gersaint
Antoine Watteau, L’enseigne de Gersaint, 1720, Berlin, Château de Charlottenburg

La boutique

En France, au XVIe siècle, la relation directe qui était de mise entre l’artiste et l’acheteur fut peu à peu remplacée par une logique de marché qui annonce celui que nous connaissons aujourd’hui, à savoir que les vendeurs ne sont pas forcément les artistes eux-mêmes. Les estampes, déjà très largement diffusées depuis le siècle dernier, se vendaient dans des boutiques avec pignon sur rue, avec déjà un rapport très fort à l’œuvre de maître : les gravures d’artistes célèbres comme Albrecht Dürer ou Rembrandt s’arrachaient à prix d’or, comme dans les salles des ventes aux enchères actuelles. 

L’artiste marchand

Certains artistes possédaient en outre une activité parallèle de marchands d’œuvres d’art, non pas de leurs propres œuvres puisque c’était l’usage, mais d’œuvres exécutées par d’autres. Rubens fut, par exemple, un intermédiaire privilégié entre les princes collectionneurs des grandes cours européennes dans lesquelles il séjournait et les artistes, ses voyages et son œil averti faisant de lui un atout pour le suivi des commandes royales.

La vente directe par l’artiste de son œuvre a parfois été mal vue par les instances artistiques. Ainsi, Jean-Antoine Houdon a eu une carrière en marge de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, d’où il a été ostracisé, car il s’appuyait sur un réseau de clientèle plus parisien que versaillais : les philosophes et les écrivains c’est-à-dire la force de l’opinion publique laïque et libérale. On ne lui pardonnait pas non plus d’avoir une politique commerciale très personnelle avec un atelier ouvert au public, il a donc été mis à l’écart de façon volontaire par le comte d’Angivilliers, alors directeur des Bâtiments du roi et n’a eu de toute sa carrière qu’une seule commande royale, alors même qu’il était un des plus talentueux sculpteurs de son époque. 

Les grands marchands des XIXe et XXe siècles :

Paul Durand-Ruel (1831-1922). 

Avant le XIXe siècle, le stock d’un marchand d’art comprenait assurément des antiques, des originaux et des copies d’œuvres du XVe au XVIIe siècle et des gravures. Puis, les marchands parisiens, comme Paul Durand-Ruel, furent à l’origine d’une pratique largement répandue aujourd’hui et qui consiste à manipuler les prix et les productions des artistes contemporains que l’on expose et que l’on vend et avec qui on maintient des liens étroits et personnels. Ainsi, les ventes aux enchères ou dans les galeries devinrent un aspect incontournable du marché parisien et de la scène artistique. Elles comprenaient, déjà, leur lot de manoeuvres pour maintenir des prix élevés. Durand-Ruel ainsi achetait des toiles par lot aux artistes qu’il appréciait, afin de les exposer et de les vendre aux collectionneurs européens et américains qui se fiaient à son jugement.

Les relations de confiance étaient le noyau d’un marché sain et dynamique. Ce grand marchand contribua à faire de l’impressionnisme un mouvement artistique non seulement commercialisable, mais surtout éleva Degas, Manet, Renoir, Pissarro et d’autres au rang des grands maîtres de la peinture française. Au soir de sa vie, Claude Monet s’exclamait encore : « Sans Durand, nous serions morts de faim, nous tous les impressionnistes, nous lui devons tout ! », tandis que Renoir qualifiait le marchand de « Missionnaire de la peinture ». Au début du XXe siècle, la galerie du marchand était devenue « un second Louvre » de l’art contemporain, librement ouvert à la visite. 

Paul Durand-Ruel
Paul Durand-Ruel dans sa galerie en 1910, photo Dornac, Archives Durand-Ruel.

Peggy Guggenheim (1898-1979). 

Dans les années 1930 et 1940, la richissime héritière Peggy Guggenheim incarna une nouvelle typologie de marchande-collectionneuse. Elle était également une conservatrice qui promouvait l’art moderne et contemporain dans sa galerie New-Yorkaise, Art of the Century, grâce à des accrochages et des expositions conçues à la manière des expositions surréalistes. Après la mort de la grande collectionneuse, les portes du Palazzo vénitien dans lequel elle avait vécu les trente dernières années de sa vie ont été ouvertes au grand public. Ce qui est aujourd’hui la « Peggy Guggenheim Collection » présente l’une des plus belles collections d’art moderne d’Europe, en présentant notamment des toiles de Jackson Pollock, dont elle avait soutenu la carrière toute sa vie (en l’exposant notamment dans sa galerie new-yorkaise). Le regard qu’elle porta sur l’histoire de l’art du XXe siècle exerça par la suite une grande influence dans la compréhension des arts de cette époque.

Peggy Guggenheim
Peggy Guggenheim assise dans sa galerie Art of This Century à New York, v. 1942. De gauche à droite : Leonora Carrington, Les chevaux de Lord Candlestick (1938) et Joan Mirò, Dutch Interior II (Intérieur hollandaise, été 1928), image © AP Photos, avec la permission de la Fondation Solomon R. Guggenheim. 

Aujourd’hui, le marché de l’art moderne et contemporain fonctionne presque comme la finance en permettant des manipulations lucratives qui dont la fortune d’une poignée d’artistes dont les œuvres sont vendues à des prix hautement surévalués. L’agitation médiatique provoquée par de telles enchères contribue également à faire largement connaitre ces quelques artistes aux yeux du grand public, qui voient parfois en eux les seuls grands maitres de l’art contemporain. Une majorité de créateurs, mais aussi des acteurs du patrimoine et du marché de l’art, considèrent ce type de pratiques hautement nuisibles aux perspectives d’avenir de l’art.