Le journal

Toute l'actualité de Mr Expert et du marché de l'art

Vous avez des questions ?

Mr Expert

01 83 77 25 60

Qu’est-ce que le constructivisme russe ?

Alors que la Russie reste relativement insensible aux mouvements d’idées et d’innovations artistiques qui balayent l’Europe occidentale au XIXe siècle, elle connaît au début du XXe siècle une ouverture sur le monde associée à un essor économique sans précédent aboutissant à la création d’une véritable classe bourgeoise.

On assiste à l’émergence de grands collectionneurs, comme Sergueï Chtchoukine, qui acquièrent et introduisent en Russie des œuvres de Matisse, Picasso, Derain, Cézanne et autres artistes d’avant-garde. Les jeunes artistes moscovites s’imprègnent de ces influences avant de laisser place, très vite, à de nouvelles manières de penser l’art, dont le suprématisme et le constructivisme en constituent les développements les plus singuliers et les plus aboutis.

Ces deux mouvements se développent en parallèle, mais le constructivisme connaît une expansion plus large et plus longue que le suprématisme. Il émerge vers 1910, triomphe dans les années 1920 avant de s’essouffler lors de la décennie suivante. Au contraire du suprématisme, le constructivisme imprègne majoritairement la sculpture, l’architecture et les arts appliqués tandis que l’influence sur la peinture est moindre.

Sources et développements du constructivisme en Russie

Naissance et cadre théorique

Le constructivisme émerge en réaction aux excès décoratifs d’un art qualifié de bourgeois et en réponse aux théories philosophiques et mystiques des premières abstractions de Kandinsky, Malevitch et Mondriann. Les artistes constructivistes se proposent de créer un système des arts novateur uniquement guidé par la fonctionnalité et l’idée de la forme utilitaire. Pour eux, l’art à construire doit être une réalité matérielle en résistance avec les idées européennes (notamment futuristes) qui foisonnent dans les milieux artistiques de Moscou et Saint-Pétersbourg, jugées superficielles et romantiques. Dès 1918, les artistes russes se détournent ainsi majoritairement du futurisme.

Cette nouvelle idéologique constructiviste se manifeste de manière spontanée et encore non théorisée dans les œuvres de Rodtchenko, Malevitch, Pougny et enfin Tatline qui proclame en 1915 une « culture des matériaux » qu’il mettra au service de la révolution russe. Suite à la première exposition constructiviste de 1921, les toutes nouvelles écoles d’art, notamment l’Inhouk et le Vhutemas, conçoivent l’œuvre d’art comme un objet qui doit être jugé avant tout d’un point de vue formel et pratique. Les artistes constructivistes se considèrent désormais comme des ouvriers qui se doivent d’organiser de manière efficace des éléments matériels, idée phare de l’exposition « 5 x 5 = 25 », qui rassemblent en 1921 les œuvres de Rodtchenko, Alexandra Exter, Liubov Popova et d’autres.

Le rôle de Naum Gabo et Vladimir Tatline

Naum Gabo est un des premiers ingénieurs de la pensée constructiviste. Ce sculpteur intègre les pistes de réflexion du cubisme, notamment l’abstraction et la déconstruction, mais s’en détourne rapidement en en dénonçant les principes trop idéalement esthétiques, limités au seul champ des « sensations rétiniennes » comme l’écrira Marcel Duchamp. Gabo tente alors la création d’une sculpture constructiviste par la destruction des volumes tout en restituant la profondeur, superbement illustré par Head n° 2, une sculpture en bronze datant de 1916.

sculpture Naum Gabo
Naum Gabo, Head n°2, 1916, Nasher Sculpture Center, Dallas. Credits Photo : Virginie Guffroy

En 1920, il fait paraitre le Manifeste réaliste, où il emploie le terme constructivisme pour la première fois. Vladimir Tatline quant à lui réalise des assemblages de plusieurs matériaux qui comptent parmi les premiers exemples de sculptures abstraites sans cadre. Il ouvre ainsi la voie à Rodtchenko qui présente dès 1921 ses Constructions suspendues, fondées sur la répétition d’une forme géométrique simple.

Un art mis au service de la Révolution bolchévique de 1917

L’architecture

Les théories constructivistes appliquées aux arts graphiques et à l’architecture servent de supports à la révolution bolchévique de 1917. Les artistes d’avant-garde liés au constructivisme considèrent alors que l’art doit contribuer à la formation d’un nouvel ordre social, conformément à l’idéologie socialiste dans qui donne la primauté du rôle utilitaire et fonctionnel d’une œuvre sur son aspect esthétique.

Vladimir Tatline
Maquette originale du Monument à la troisième internationale, par Vladimir Tatline, 1919-1920.

Le monument à la troisième internationale de Vladimir Tatline, datant de 1919-1920, l’œuvre la plus emblématique de l’architecture constructiviste n’a paradoxalement jamais été construite. Ce projet architectural devait aboutir à une tour hélicoïdale de 400 mètres de haut, constituée d’une double hélice en spirale et d’un cube en rotation à sa base. Le coût très élevé de ce chef-d’œuvre constructiviste, lié à ses dimensions extraordinaires, et l’éclatement de la guerre civile ont mis un coup d’arrêt au chantier de construction. Outre ce projet exceptionnel, les architectures constructivistes sont principalement des immeubles utilitaires, au service du peuple, comme la Maison-Ruche de Rusakov, construite en 1929. Ces constructions sont caractérisées par l’emploi de matériaux « pauvres » (béton, métal, verre) dans des compositions épurées aux lignes géométriques et proposent des réponses simples et économiques aux problèmes urbains. Suite à la disgrâce des idéaux constructivistes dans les années 30, ces monuments d’avant-garde ont été enrichis de décors ornementaux, ce qui leur a valu la qualification de « constructivisme enrichi ».

Les arts graphiques

Dans le graphisme aussi les artistes constructivistes fuient toute ornementation superflue et fixent par l’estampe l’image la Russie postrévolutionnaire dans l’imaginaire général. L’affiche, principal support de la propagande, est le médium privilégié de l’information des peuples alors principalement analphabètes. Pour cela, plusieurs techniques sont employées telle l’utilisation de couleurs franches (majoritairement du rouge, du blanc et du noir) associées à des formes géométriques pures et une grande linéarité. La manipulation de la typographie revêt également une place déterminante dans le graphisme des « fenêtres Rosta », les affiches de l’agence télégraphique russe fondée par Rodtchenko et Maïakovski.

constructiviste russe

Le constructivisme trouve de nouveaux terrains d’application dans la photographie et le cinéma avant de connaître une censure qui mettra à bas le mouvement. En 1930, l’État ferme ainsi le Vhumetas, emprisonne de nombreux artistes ou bien les contraint à travailler exclusivement pour la propagande. Les héritiers des constructivistes deviennent alors les artistes officiels d’un réalisme socialiste hégémonique.

Partager l'article sur :